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2001-Faut-il tuer tous les microbes ?
Extrait d’un article de Teddy Goldsmith (l’Ecologiste été 2001)
Extrait d’un article de Teddy Goldsmith (l’Ecologiste été 2001) mercredi 1er mars 2006 , par Christian Portal

« La science est la nouvelle religion, et le désinfectant est son eau bénite » George Bernard Shaw

Le grand microbiologiste René Dubos peut être considéré comme le fondateur de l’écologie de la santé. On lira notamment de lui L’Homme et l’adaptation au milieu. Payot, Paris, 1973, 472 pages.

 La germophobie

L’hystérie actuelle autour des microbes considérés comme les ennemis de l’humanité à exterminer coûte que coûte, n’est pas sans précédent. Dès 1890, les travaux de Koch et de Pasteur, les deux pères de la microbiologie moderne, ont été interprétés de telle sorte qu’une véritable hystérie autour de l’hygiène s’est développée. Comme le dit Joanne Brown : « Les gens ont débarrassé leurs maisons des ameublements soi-disant truffés de microbes », ils ont appris à « fuir les tousseurs et à se défaire d’attitudes sociales telles que la poignée de main ou la bise. Les hôtels se mirent à utiliser des draps très longs pour que les clients puissent les replier sur les couvertures pleines de microbes, et les églises se sont converties à la coupe de communion individuelle. »

Brown nous décrit comment les efforts pour éviter le contact avec les microbes passait pour « une bonne action, une sorte de religion, une avancée dans la lutte contre le mal, car la saleté est un péché mortel. » Les microbes selon Nancy Tomes étaient souvent décrits en termes martiaux comme « attaquant, envahissant et conquérant l’hôte humain » et le public a été encouragé à les combattre par les membres de la profession médicale. Ainsi, le docteur William Mays assurait à qui voulait l’entendre que les microbes « attaquent en bande alors qu’un autre médecin les comparait à des « vautours atmosphériques ».

Tout cela représente une aubaine pour les industriels en leur ouvrant un marché pour toutes sortes de produits qui contribuent à lutter contre les microbes. La firme Johnson et Johnson informa ainsi les lectrices du Ladies Home Journal : « Il y a des particules invisibles partout, qui colonisent rapidement les blessures au contact avec l’air, l’eau non bouillie, les vêtements, la peau, les pansements sales et les mains non stérilisées. Les conséquences peuvent être l’empoisonnement du sang, les inflammations, la gangrène, le fièvre, le tétanos et toutes sortes de complications. » Ainsi les lectrices devaient-elles se hâter d’aller acheter le « coton absorbant de la Croix Rouge » de Johnson et Johnson pendant qu’il en était encore temps.

Les publicités pour la listérine antiseptique dans le American Home Journal mettaient en cause les microbes dangereux présents sur la main humaine, porteuse de 17 maladies. On y avertissait les mères « Si vous observiez vos mains au microscope, vous y réfléchiriez à deux fois avant de préparer ou de servir la nourriture de votre bébé ou lui donner un bain, sans vous être auparavant rincé les mains avec de la Listérine non diluée. »

Toutefois, pendant l’entre deux guerres, cette critique des microbes se mit à perdre de sa crédibilité. On montra par exemple que « l’air de pièces très fréquentées ne contenait aucun bacille capable de provoquer une maladie ». A Cuba, une commission américaine dirigée par le chirurgien de l’armée Walter Reed montra que « le lit et les vêtements des malades atteints de fièvre jaune ne pouvaient transmettre la maladie à une personne en bonne santé ». Ces constatations devaient conduire à enrichir les arguments de vente jusqu’alors utilisés. Non seulement les microbes seraient à l’origine de maladies, mais ils réduiraient la respectabilité sociale et l’attrait propre. Une jeune fille atteinte de halitosis (terme médical désignant une mauvaise haleine) attribuée aux « microbes » pouvait ainsi « devenir demoiselle d’honneur et mais jamais la mariée ». Toutefois, l’hystérie collective à propos des microbes a fait récemment un retour en force ressuscité par les intérêts commerciaux qui cherchent à élargir un marché pour les innombrables désinfectants et antibiotiques.

Il est pourtant absurde de mener une guerre contre les vecteurs de maladies. Les moustiques par exemple, même s’ils ne peuvent s’adapter aux poisons que nous pulvérisons dans l’air aussi vite que les microbes, s’adaptent assez rapidement et de bien des manières. Par exemple, pendant la campagne de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) pour éradiquer la malaria en Asie du Sud, des moustiques ont appris à ne pas se poser sur les murs des huttes aspergées de DDT, d’autres ont grandi de sorte que le poison soit dilué. D’autres développèrent une épaisse carapace que ne pouvait pas pénétrer le DDT. D’autres encore sécrétèrent une enzyme transformant le DDT en une substance absolument inoffensive. Reconnaissons-le, les processus de la vie sont intelligents, contrairement à ce que nous disent les néo-Darwiniens et les sociobiologistes.

 Une science réductionniste

La guerre que nous menons contre les mauvaises herbes les moisissures, les vers, les rongeurs, et Dieu sait quoi encore est tout aussi futile. Nous n’avons aucune chance de la remporter sauf dans quelques rares cas. Cela ne l’empêche pas de continuer malgré tout puisque la vente de poisons rapporte beaucoup d’argent. Malheureusement, la science mécaniste et réductionniste enseignée dans nos universités sert à rationaliser et légitimer cette approche simpliste.

Vandana Shiva résume cela de façon lapidaire :

« La science réductionniste ne se soucie que des nuisibles et non de leur écologie. La solution qui convienne à la fois à cette science et à l’industrie des pesticides est la production et la vente de poisons pour éliminer les nuisibles. De même que les mineurs et les défricheurs qui ont envahi l’Ouest américain pensaient que “un bon Indien est un Indien mort” une compagnie de pesticides affirma dans une publicité à la télévision “un bon cafard est un cafard mort” ».

La vérité est que l’homme ne vit pas dans un vide écologique. Le grand microbiologiste René Dubos, fondateur de l’« écologie de la santé », nous avertit que l’élimination d’un type de micro-organisme ne fait que créer une niche pour d’autres pathogènes. Ainsi la pasteurisation du lait crée un milieu stérile fort susceptible d’être colonisé par un pathogène potentiel. D’autre part, le lait cru héberge un grand nombre de différents micro organismes sans laisser beaucoup de place pour les pathogènes extérieurs. René Dubos était pleinement conscient de cela. Il était loin d’être sur d’essayer d’éliminer des espèces soit plus efficace qu’apprendre â mettre en place une coexistence pacifique par une compréhension de leur comportement. Pour lui, leur extermination n’est qu’une « utopie ».

Dubos note aussi que :

« chez les gens vivant sans équipement sanitaire, les virus de la polio contaminent tout le monde , ainsi l’immunisation a lieu dès les premiers mois de la vie, et la maladie paralytique est rare. Dans nos sociétés, les pratiques hygiéniques réduisent le contact précoce avec le virus de la polio et ainsi empêchent le développement de l’immunité ». Nous avons là affaire à un danger causé par l’excès d’hygiène.

Si nous voulons vraiment rester en bonne santé et si nous tenons aussi à celle des animaux de ferme, nous n’avons pas d’autre choix que de cohabiter avec les microbes. Il faut être conscient que les humains ne sont pas seulement constitués de cellules animales (eucaryotes) mais aussi de cellules microbiennes (procaryotes), ces derniers étant dix fois plus nombreux que les premiers. Qui plus est, nous ne pourrions vivre sans eux. Or par exemple nous avons besoin d’un micro-organisme comme la bactérie entérique et la levure de notre intestin qui fabrique les vitamines et nous aide à assimiler la nourriture.

Dubos nous rappelle que notre constitution anatomique et nos besoins physiques ont été déterminés au moins en partie « lors notre développement évolutif parles microbiotes les plus virulents ». Le fait que nous dépendions fortement de ces organismes est prouvé « par les anomalies anatomiques et physiologiques présentées par les animaux dépourvus de microbes. » Dubos montre comment un faible nombre de ces anomalies menace la survie de l’animal une fois remis dans des conditions normales.

Notre dépendance au microbiote indigène est plus avant confirmée par le fait que nombre de ces anomalies sont rapidement corrigées si l’animal entre à nouveau en contact avec les bactéries appropriées. Dubos insiste surtout sur le fait que dans des conditions normales, des pathogènes peuvent vivre dans notre corps sans provoquer de maladie. « Les hommes peuvent être porteurs de toutes sortes de virus dangereux comme la salmonelle, la diphtérie sans pour autant développer de maladies. »

 L'équilibre entre l'homme et les microbes

On pourrait alors se demander dans quelles conditions le microbe devient pathogène. Selon Dubos, ce phénomène se produit lors de conditions différentes de celles où l’équilibre évolutif entre hôte et microbe s’est établi. Cet équilibre est bouleversé par exemple lorsque « l’hôte souffre d’une déficience nutritionnelle ou se trouve exposé à des agents toxiques ou à du stress ».

Dubos aurait appelé crise physiologique l’exposition d’un hôte à des microbes extérieurs contre lesquels il n’a pas été immunisé lors de son enfance, ou pire, à des microbes génétiquement modifiés dont notre espèce n’a jamais eu l’expérience.

De cette analyse, il faut retenir que le microbe n’est pas à l’origine de la maladie ; celle-ci provient plutôt d’un déséquilibre entre l’homme et la population microbienne dont il est porteur. Cette approche, holistique ou écologique, est aux antipodes de l’approche mécaniste et réductionniste, foncièrement erronée.

Pasteur lui même a noté qu’en certains cas la perturbation physiologique pouvait être la cause première du processus infectieux plutôt que sa conséquence. Le virus à l’origine de la grippe par exemple, peut très bien ne pas en être la cause de la maladie mais une de ses conséquences ou autrement dit un de ses symptômes. En certains cas, une maladie, quelle que soit son origine, peut très avoir rendu possible le développement du pathogène.

La vraie solution, sauf en cas de danger de mort imminente, se trouve alors dans le rééquilibrage des relations entre l’homme et leurs microbiotes. C’est une chose que les animaux font par la coprophagie (le fait de manger ses excréments) lorsque leur écologie interne a été perturbée, si leur régime alimentaire est déficient en thiomine, riboflavine, vitamine B12 et d’autres vitamines synthétisées par des microbes dont ils sont porteurs. Un empêchement de la coprophagie chez les rats a un effet destructeur sur leur santé : il réduit leur croissance normale de vingt pour cent avec le même régime alimentaire. On remarquera que ce phénomène de rééquilibrage s’applique aussi aux humains, comme le montre la capacité des végétaliens à rester en bonne santé même si leur absorption de vitamine B12 est très faible. En effet, la synthèse bactérienne de la vitamine se produit dans l’intestin des végétaliens de la même façon que dans celui des moutons ou d’autres animaux. Citons de façon exhaustive la position de Dubos, qui en vaut bien la peine : « La raison essentielle de la persistance de l’infection réside dans notre mauvaise compréhension des relations entre l’homme et son environnement biologique. Il existe de nombreuses formes de maladies qui ne sont ni prévenues ni guéries par l’aseptisation, les médicaments et les vaccins... Les maladies microbiennes les plus répandues dans nos sociétés proviennent de l’activité des microorganismes qui survivent dans l’environnement, dans le corps sans y occasionner de dommages remarquables dans des circonstances ordinaires. Ces maladies donnent des mannifestations pathologiques seulement lorsque la personne affectée subit un stress physiologique. Dans ce type d’affection microbienne, l’infection même est moins importante que les manifestations cachées du processus infectieux latent, et que les perturbations physiologiques qui transforment l’injection latente en symptômes pathologiques patents. C’est la raison pour laquelle les méthodes orthodoxes basées sur les doctrines classiques de l’épidémiologie, l’immunologie, la chimiothérapie ne suffisent pas pour traiter les maladies endogènes. Il est besoin de développer des procédés pour rétablir un équilibre entre l’hôte et le parasite. »

Les gens commencent tout juste à en prendre conscience. Ainsi, pour le docteur John Warner du département de la santé infantile à l’université de Southampton, « On remet de moins en moins en question la responsabilité de la propreté absolue dans l’augmentation spectaculaire du taux d’asthme. » (5% des enfants affectés il y a vingt ans contre 20% aujourd’hui). Il constate que dans les pays en voie de développement, les taux augmentent surtout chez les gens riches qui ont adopté un mode de vie occidentalisé.

« Les résultats de la recherche sur l’asthme montrent qu’à cause de l’aseptisation, le bébé n’est pas exposé au moment propice à la bactérie qui devrait se développer dans ses intestins et inciter le système immunitaire à se débarrasser des allergènes ». On donne même à des bébés de quelques semaines des bactéries pour développer leur système immunitaire contre certaines maladies, par exemple avec des lactobacilles qui sont une part essentiel de notre microbiote. Michael Doyle, directeur du Centre for Food Safety (Université de Georgie), note que la plupart des animaux ces bactéries « amies » ont tué toutes les bactéries E. coli 0157 dans l’intestin en deux semaines. (Voir l’article de Garry Hamilton dans ce numéro en pp 51-60).

Un nouveau médicament vétérinaire, le CF-3 ou « Preempt », lancé sur le marché, contient un mélange de « microbes bénéfiques » présents dans les poulets à l’état naturel. Cette initiative a été approuvée par la FDA aux Etats-Unis en mars 1998. C’est là un grand pas en avant. Toutefois, si l’on était puriste, on dirait que le Preempt ne fait qu’« immuniser » contre l’action de pathogènes qui auraient été naturellement transmis de la poule au poussin par le biais de ses excréments, si celle-là ne se trouvait pas complètement isolée de ses petits dans l’élevage en batterie. La vraie solution est donc bien de revenir à des méthodes d’élevage à plus petite échelle, plus naturelles et moins « hygiéniques ».

Il est donc bien évident que les réglementations sanitaires ont peu de chose à voir avec la réduction de l’empoisonnement chez les consommateurs. Elles ne font que renforcer le transfert de la production et de la distribution de nourriture à une poignée de multinationales qui dictent la politique économique des gouvernements. Si nous voulons être en meilleure santé, il faut changer ces politiques. Ce n’est pas un hasard si les ministres de l’Agriculture allemand et italien ont déclaré que l’ère de la nourriture industrielle était révolue. Ce qui n’est pas le cas en Grande Bretagne où le ministère de l’Agriculture vient d’annoncer (11 avril 2001) que la politique officielle du gouvernement serait de supprimer les petites exploitations pour les remplacer par des grandes exploitations intensives, plus productives nous dit-on et, cela va sans dire, plus hygiéniques.

Un peu de bon sens permet de se rendre compte que la disparition rapide de la production alimentaire industrielle est impérative. Des mesures adéquates doivent être prises pour assurer la réémergence d’un système de production alimentaire décentralisé, sous le contrôle de petits agriculteurs, fromagers, boulangers, bouchers et épiciers, produisant de la nourriture biologique saine et naturelle pour un marché local. L’opinion publique est maintenant prête à s’engager dans cette transition. On est totalement revenu de la nourriture industrielle, non sans raison. Les ventes de produits biologiques explosent. Leur marché en Grande-Bretagne augmente de 40% et continuera à croître si le gouvernement coopère en créant enfin les conditions favorables. Seul un tel système de pro­duction est compatible avec la bonne santé des gens, un mode de vie stable pour une partie significative de la population ; son infrastructure économique rend possible une société rurale basée sur une mode de vie en communauté. Seul un tel système est à même de satisfaire aux impératifs moraux, écologiques, sociaux et biologiques de base.

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